Les Sans Gluten · Saison 1 · Épisode 2

Le plateau qui faisait peur

La première journée s’était finalement plutôt bien passée. Mais le lendemain, à la cantine, Léa allait découvrir qu’un aliment sans gluten pouvait parfois poser problème… même lorsqu’il ne contenait pas de gluten.

Léa et Emma à la cantine, illustration de l’épisode 2
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Épisode 2 · environ 7 min de lecture

Mardi, 11 h 56. Depuis exactement neuf minutes, Léa regardait l’horloge au-dessus du tableau. 11 h 47. 11 h 49. 11 h 53. Et maintenant 11 h 56. Elle avait découvert une chose importante depuis la rentrée : les quatre dernières minutes avant la cantine étaient les quatre minutes les plus longues de l’histoire de l’humanité.

Emma, assise à côté d’elle, glissa discrètement : — Tu regardes encore l’heure ? — Non. — Tu viens littéralement de regarder l’heure. — Je regardais le mur. Emma sourit. — Bien sûr.

La sonnerie retentit. Toute la classe se leva comme si quelqu’un venait d’annoncer une évacuation générale. Léa rangea ses affaires tranquillement. Hier, elle avait survécu à sa première cantine sans gluten. Aujourd’hui, elle savait donc comment ça fonctionnait. Enfin… c’est ce qu’elle croyait.

La file

À l’entrée de la cantine, Léa prit son plateau : verre, couverts, serviette. Puis elle avança. Devant elle, les élèves se servaient. Un garçon prit un morceau de pain, le posa sur son plateau, puis attrapa une cuillère pour se servir des légumes. Une petite miette tomba. Léa la suivit des yeux. La miette atterrit juste à côté du bac. Elle fronça les sourcils.

Emma remarqua immédiatement son expression. — Quoi ? — Rien. — Cette tête-là, c’est jamais “rien”. Léa montra discrètement la zone du buffet. — Tu vois les miettes ? — Oui. — C’est ça qui m’énerve. — Une miette ? — Oui.

Emma resta silencieuse quelques secondes. — Mais tu ne vas pas la manger, la miette. Léa ne répondit pas tout de suite. Elle essayait de se souvenir de ce que sa mère lui avait expliqué. — Mais si quelqu’un touche du pain puis touche autre chose, ou utilise le même ustensile… ça peut mettre des miettes partout. Emma observa la cuillère, puis le pain, puis les légumes. — Ah.

C’était le deuxième « ah » qu’elle entendait en deux jours. Léa commençait à penser que le sans gluten était essentiellement constitué de gens disant « ah » après avoir compris quelque chose.

Le gratin mystérieux

Elle continua d’avancer. Le plat du jour était un gratin. Il avait l’air excellent : doré sur le dessus, crémeux… et surtout très suspect. Léa s’arrêta. Une employée de la cantine la reconnut. — Bonjour Léa. — Bonjour. Léa regarda le gratin, puis l’employée, puis encore le gratin.

Emma se pencha légèrement vers elle. — On dirait que tu interrogues un suspect. Léa murmura : — J’attends qu’il avoue. L’employée sourit. — Tu veux savoir ce qu’il y a dedans ? — Oui, s’il vous plaît. Il y a de la farine ? Elle vérifia. — Dans la sauce, oui.

Léa hocha la tête. Elle ne prit pas le gratin. Deux jours plus tôt, elle aurait probablement eu honte de poser la question. Aujourd’hui, c’était déjà un peu plus facile. L’employée lui proposa du riz nature, des légumes et une viande préparée séparément. Léa regarda son plateau. Ce n’était pas spectaculaire, mais au moins, elle savait ce qu’elle mangeait.

Emma arriva derrière elle avec son énorme portion de gratin. — Tu veux goûter ? Léa la fixa. Emma regarda sa propre fourchette, puis se rappela. — Ah. Désolée. — T’inquiète. Emma regarda le riz de Léa. — Bon… par contre ton déjeuner fait un peu repas d’hôpital. — Merci pour ton soutien. — Je suis là pour ça.

La corbeille

Elles arrivèrent à leur table. Au milieu se trouvait une grande corbeille remplie de pain. Léa s’assit, posa son plateau et regarda la corbeille juste devant elle. Emma regarda Léa, puis la corbeille. — Je suppose que tu n’aimes pas beaucoup cette corbeille. — Elle et moi, on ne sera jamais amies.

Un garçon arriva et attrapa un morceau de pain. Quelques miettes tombèrent sur la table. Léa recula légèrement son plateau. Elle se sentit immédiatement ridicule. Personne ne faisait attention. Personne, sauf elle. Emma prit la corbeille et la déplaça à l’autre bout de la table. — Voilà. — T’étais pas obligée. — Je sais. Mais maintenant je peux manger sans que tu fixes le pain comme s’il allait t’attaquer. — Il préparait quelque chose.

Une petite erreur

Quelques minutes plus tard, une surveillante passa près de leur table. — Tout se passe bien ? Léa acquiesça. Puis elle vit quelque chose. Sur le bord de son plateau, juste à côté de ses légumes, se trouvait une toute petite miette. Elle ne savait pas d’où elle venait. Peut-être de la table. Peut-être de la corbeille. Peut-être d’avant. Elle sentit son ventre se nouer.

Emma la vit immédiatement. — Qu’est-ce qu’il y a ? Léa montra la miette. — Sérieux ? — Oui. — Mais elle est minuscule. Léa ne répondit pas. Emma comprit qu’elle avait dit exactement la mauvaise chose. — Pardon.

La veille, sa mère lui avait répété quelque chose : quand tu as un doute, demande. Alors Léa leva la main. La surveillante revint. Léa expliqua. Il n’y eut ni drame, ni soupir, ni remarque. On lui remplaça simplement son assiette. C’était tout.

Elle regarda le nouveau repas devant elle, puis Emma. — Finalement, c’était pas si compliqué. Emma hocha la tête. — Pour toi peut-être. Moi, j’étais déjà prête à appeler les pompiers. — Pourquoi les pompiers ? — Je sais pas. Dans les films, quand il se passe quelque chose, quelqu’un appelle toujours les pompiers.

Le soir

À la maison, Claire préparait le dîner lorsque Léa entra dans la cuisine. — Alors, deuxième journée ? — J’ai découvert mon nouvel ennemi. Thomas leva la tête depuis le canapé. — Les maths ? — Non. — Le prof de sport ? — Non. — Ton frère ? Nino protesta depuis la pièce voisine : — J’AI ENTENDU !

Léa sourit. — Les miettes. Thomas réfléchit. — Ah. Léa se tourna vers Claire. — Quatrième aujourd’hui. — Quatrième quoi ? — “Ah”. — Je ne comprends rien.

Elle leur raconta la cantine : le pain, la cuillère, le gratin, la petite miette sur le plateau. Claire l’écouta attentivement. — Et qu’est-ce que tu as fait ? — J’ai demandé une nouvelle assiette. Claire sourit. — Très bien. Léa baissa les yeux. — J’avais peur qu’on me trouve pénible.

Thomas se rapprocha. — Léa… demander quelque chose dont tu as besoin, ce n’est pas être pénible. Nino entra dans la cuisine avec un biscuit dans la main. — Moi je demande des trucs tout le temps et personne me trouve pénible. Tout le monde le regarda. Thomas répondit : — Cet exemple ne fonctionne absolument pas.

Le carnet

Après dîner, Léa monta dans sa chambre. Le carnet était posé sur son bureau : Ma carte du monde sans gluten. Elle ouvrit la première page. Hier, elle avait écrit : Ne pas commencer par tout ce que je ne peux plus manger. Commencer par découvrir tout ce que je peux encore manger. Elle tourna la page.

Puis écrivit : Cantine — Jour 2. Aujourd’hui, j’ai appris qu’un aliment peut être sans gluten mais que ce qui l’entoure compte aussi. Elle réfléchit, puis ajouta trois mots : Regarder. Demander. Vérifier.

Elle dessina ensuite une toute petite miette avec deux yeux et des jambes. À côté, elle écrivit : ENNEMI N°1. Elle observa son dessin, puis barra « ennemi ». À la place, elle écrivit : Truc auquel je dois penser. C’était mieux. Parce qu’elle ne voulait pas passer sa vie à avoir peur des miettes. Elle voulait simplement apprendre à les éviter.

Avant de fermer son carnet, elle ajouta : « Aujourd’hui, j’ai demandé de l’aide sans avoir honte. Et personne n’a trouvé ça bizarre. Sauf peut-être Emma. Mais Emma me trouve bizarre depuis le CP. » Elle sourit. Deux jours. Deux pages. Sa carte du monde sans gluten commençait doucement à se remplir.

Et elle ignorait encore qu’à la fin de la semaine, une invitation allait arriver sur son téléphone. Une invitation avec des ballons, des bonbons, des copains… et surtout un énorme gâteau d’anniversaire.

Le carnet de Léa

Découverte n°2

Sans gluten ne signifie pas seulement vérifier les ingrédients. Il faut également faire attention aux contacts avec le pain, les miettes, certains ustensiles ou certaines préparations.

📍 Cantine du collège
Les trois réflexes de Léa : Regarder — Demander — Vérifier.
Et surtout : « Poser une question n’est pas déranger. »